Après les premières nuits, après avoir brûlé presque tous les lits pour se chauffer, elle avait pris le hamac d’un mort et commencé à s’en servir. Elle choisissait un mur, y enfonçait de gros clous ; le matin, elle s’éveillait dans une pièce différente de la veille, flottant au-dessus de la saleté, de la cordite et de l’eau qui recouvraient les parquets, et des rats qui avaient commencé à descendre du troisième étage. Chaque soir, elle grimpait dans le hamac kaki, fantomatique, qu’elle avait pris à un soldat mort.

Une paire de chaussures de tennis et un hamac. C’était là toutes ses prises de guerre. Elle se réveillait sous la coulée de lune qui éclairait le plafond, enveloppée dans une vieille chemise dans laquelle elle dormait toujours, sa robe accrochée à un clou près de la porte. Il faisait plus chaud, elle pouvait dormir comme ça. Avant, quand il faisait froid, il leur avait fallu brûler diverses choses.

Son hamac, ses chaussures, sa blouse. Elle était en sécurité dans le monde en miniature qu’elle s’était construit, les deux autres hommes paraissaient des planètes éloignées, chacun dans sa sphère de souvenirs et de solitude. Du temps qu’il partageait l’amitié de son père, au Canada, Caravaggio était capable, sans lever le petit doigt, de faire des ravages parmi la cohorte de femmes auxquelles il semblait avoir fait don de sa personne. Et voilà qu’il gisait maintenant dans l’obscurité. Caravaggio le voleur, qui refusait de travailler avec les hommes parce qu’il se méfiait d’eux, qui parlait aux hommes mais préférait faire la conversation aux femmes et qui, lorsqu’il parlait à celles-ci, avait tôt fait de se laisser prendre aux filets d’une liaison. Quand elle se glissait chez elle aux petites heures du matin, elle le trouvait endormi dans le fauteuil de son père, épuisé par quelque cambriolage professionnel, ou privé.

Elle pensa à Caravaggio. Il y a des êtres qu’il fallait étreindre d’une façon ou d’une autre, qu’il fallait mordre dans le muscle, si l’on voulait rester sain d’esprit en leur compagnie. Il fallait les saisir par les cheveux, s’accrocher à eux comme un noyé, se laisser entraîner avec eux. Faute de quoi ils se dirigeaient nonchalamment vers vous dans la rue, et au moment où ils s’apprêtaient à vous faire un signe de la main, ils sautaient par-dessus un mur et disparaissaient pendant des mois. Il avait été un oncle à éclipses.

Caravaggio vous troublait, rien qu’en vous enserrant dans ses bras, dans ses ailes. C’était un personnage qui vous étreignait. Maintenant, il gisait dans l’obscurité, comme elle, dans quelque avant-poste de la grande maison. Il y avait donc Caravaggio. Tout comme il y avait l’Anglais du désert.

Avec ses patients les plus difficiles, elle avait survécu à la guerre en dissimulant son flegme sous le rôle de l’infirmière. Je survivrai à ceci. Je ne me laisserai pas démonter par cela. Ces phrases, elle les avait enterrées tout au long de sa guerre, à travers toutes les villes vers lesquelles ils avaient rampé, Anghiari, Monterchi, Urbino, jusqu’à ce qu’ils entrent dans Florence, avant de parvenir jusqu’à l’autre mer, près de Pise.

À l’hôpital de Pise, elle avait vu le patient pour la première fois. C’était un homme sans visage. Une flaque d’ébène. Toute identification consumée par les flammes. Sur son corps et son visage brûlés, on avait vaporisé de l’acide tannique qui avait formé une carapace sur sa peau à vif. La zone autour de ses yeux disparaissait sous une épaisse couche de baume de gentiane. Il n’y avait rien à reconnaître en lui.

Il lui arrive de ramasser des couvertures et de s’allonger en dessous : elle les apprécie davantage pour leur poids que pour la chaleur qu’elles peuvent apporter. Et lorsque les glissades de la lune au plafond l’éveillent, elle reste allongée dans le hamac tandis que son esprit patine. Comparé au sommeil, le repos lui semble un état vraiment agréable. Si elle était écrivain, elle ramasserait ses crayons, ses cahiers et son chat favori pour écrire dans son lit. Etrangers et amoureux ne franchiraient jamais la porte close.

Se reposer, c’était accueillir sans jugement tout ce qu’offrait le monde. Un bain dans la mer, l’amour avec un soldat qui jamais ne connaîtrait votre nom. Tendresse à l’égard de l’inconnu, de l’anonyme, qui est tendresse pour soi-même.

Ses jambes remuent sous le poids des couvertures militaires. Elle nage dans leur laine comme le patient anglais remuait dans son placenta de feutre.

Ce qui lui manque, ici, c’est la lente tombée du jour, le bruissement des arbres familiers. En grandissant à Toronto, elle avait appris à déchiffrer la nuit d’été : allongée sur un lit, ou gravissant un escalier de secours, à moitié endormie, un chat dans les bras, elle pouvait être elle-même.

Enfant, sa salle de classe avait été Caravaggio. Il lui avait enseigné le saut périlleux. Maintenant, les mains toujours enfoncées dans les poches, il ne savait plus que remuer les épaules. Qui sait en quel pays la guerre l’avait conduit ? Elle-même avait été formée à l’hôpital universitaire pour femmes avant d’être envoyée outre-mer, lors du débarquement en Sicile, en 1943. La 1re division d’infanterie canadienne se frayait un chemin à travers l’Italie ; on expédiait les corps mutilés aux hôpitaux de campagne, comme la boue que se repassent, dans l’obscurité, ceux qui percent les tunnels. Après la bataille d’Arezzo, quand la première ligne du front avait reculé, elle avait vécu nuit et jour au milieu de leurs blessures. Au bout de trois longues journées sans trêve, elle finit par s’étendre sur le plancher, à côté d’un matelas sur lequel gisait un mort.

Elle dormit ainsi douze heures, les yeux fermés pour se protéger du monde.

En s’éveillant, elle prit une paire de ciseaux dans la cuvette en porcelaine, pencha la tête et entreprit de se couper les cheveux, sans se soucier ni du style ni de la longueur, juste pour s’en débarrasser, repensant à la façon dont ils l’avaient agacée les jours précédents, quand elle s’était penchée et qu’ils avaient trempé dans le sang d’une blessure. Rien ne pourrait l’enchaîner, la lier à la mort. Elle empoigna ce qu’il en restait pour vérifier qu’il n’y avait plus de grandes mèches, puis elle se retourna pour affronter les salles pleines de blessés.

Jamais plus elle ne se regarda dans un miroir. Au fur et à mesure que la guerre s’intensifiait, elle apprenait la mort de personnes qu’elle connaissait. Elle redoutait le jour où, en nettoyant le sang sur le visage d’un patient, elle découvrirait son père ou quelqu’un qui lui avait servi à manger à un comptoir, sur Danforth Avenue. Elle devint impitoyable, envers elle-même comme envers ses patients. Seule la raison aurait pu les sauver ; mais la raison n’avait plus cours. Le niveau de l’horreur ne cessait d’augmenter. Où était, et que représentait désormais Toronto dans son esprit ? C’était un opéra de perfidie. Chacun se durcissait à l’égard de son entourage – soldats, infirmières, civils. Hana se rapprochait des blessures qu’elle soignait, sa bouche murmurait des choses aux soldats.

Elle les appelait « mon vieux » comme le faisait Roosevelt, elle riait en entendant leur version de la chanson

 

Chaque fois que j’tombe sur Franklin D,

Il m’dit toujours salut mon vieux.

 

Elle tamponnait des bras qui ne cessaient de saigner. Elle avait enlevé tellement d’éclats de shrapnel qu’il lui semblait avoir extrait une tonne de métal du gigantesque corps humain confié à ses soins, tandis que l’armée s’en allait vers le nord. Une nuit, lorsqu’un des patients mourut, faisant fi du règlement, elle prit la paire de chaussures de tennis qu’il avait dans son sac et les enfila. Elles étaient un peu grandes mais elle s’y sentait à l’aise.

Son visage devint plus sec, émacié, le visage que Caravaggio rencontrerait plus tard. Sa maigreur était surtout due à la fatigue. Elle avait toujours faim et trouvait parfaitement épuisant de donner à manger à un malade qui ne pouvait, ou ne voulait, s’alimenter, de regarder s’émietter le pain, refroidir la soupe qu’elle aurait eu si grande envie d’avaler. Elle ne voulait rien d’extraordinaire, juste du pain et de la viande. Dans une ville, une boulangerie avait été rattachée à l’hôpital. À ses moments de liberté, elle évoluait parmi les mitrons, inhalant poussière et promesses de nourriture. Plus tard, à l’est de Rome, quelqu’un lui fit cadeau d’un topinambour.

C’était étrange de dormir dans les basiliques, dans les monastères, partout où les blessés étaient cantonnés, tout en se dirigeant toujours plus au nord. Lorsque l’un d’eux mourait, elle écornait le petit drapeau en carton au pied du lit, afin que les ambulanciers le repèrent de loin. Puis elle sortait du bâtiment de pierre de taille et allait faire un tour – printemps, hiver, été, les saisons paraissaient archaïques, elles attendaient que la guerre se passe, comme de vieux messieurs. Elle sortait, quel que fût le temps. Elle avait besoin d’air, un air dont l’odeur n’eût rien d’humain, et du clair de lune, fût-ce au prix d’une averse.

Salut, mon vieux, au revoir, mon vieux. Les soins étaient rapides. Le contrat n’était valable que jusqu’à la mort. Rien, dans son esprit ni dans son passé, ne l’avait préparée à être infirmière. Mais couper ses cheveux était un contrat, un contrat qui dura jusqu’à ce qu’ils bivouaquent dans la villa San Girolamo, au nord de Florence. Il y avait quatre autres infirmières, deux médecins, une centaine de patients. En Italie, la guerre se déplaçait vers le nord. Eux, ils étaient restés derrière.

Et puis, un jour qu’on célébrait une victoire locale, quelque peu gémissante en cette ville des collines, elle avait déclaré qu’elle ne retournerait ni à Florence, ni à Rome, ni dans un autre hôpital. Sa guerre à elle était finie. Elle resterait auprès de ce brûlé, qu’ils appelaient « le patient anglais », et qui, de toute évidence, ne pourrait jamais être transporté, vu la fragilité de ses membres. Elle lui mettait de la belladone sur les yeux, lui donnait des bains d’eau salée pour traiter sa peau indurée et soulager ses brûlures. On l’avait prévenue : l’hôpital n’était pas un endroit sûr. Utilisé pendant des mois par la défense allemande, le monastère avait été soumis à un barrage d’artillerie et d’obus éclairants par les Alliés. Elles se retrouverait sans rien, pas même un abri pour se protéger des brigands. Refusant de partir, elle ôta son uniforme d’infirmière, sortit de son sac la blouse de toile imprimée marron qu’elle trimbalait depuis des mois, la passa et enfila ses chaussures de tennis. Elle laissait là la guerre. Elle n’avait cessé d’aller et venir selon leur bon plaisir. Elle resterait dans cette villa avec son Anglais, jusqu’à ce que les religieuses fassent valoir leurs droits. Il y avait quelque chose au sujet de son patient qu’elle voulait apprendre, et où elle pourrait se cacher, se dérober au monde adulte. Il y avait certaine petite valse dans sa façon de lui parler, dans sa façon de penser. Elle voulait le sauver, cet homme sans nom, pour ainsi dire sans visage, l’un des quelque deux cents confiés à ses soins, durant l’invasion du Nord.

Dans sa robe de toile imprimée, elle tourna le dos à la célébration. Elle alla s’asseoir dans la pièce qu’elle partageait avec les autres infirmières. Quelque chose papillota dans son regard, elle avait retenu l’attention d’un petit miroir rond. Elle se leva lentement et s’en approcha. Si petit fût-il, il paraissait un luxe. Cela faisait plus d’un an qu’elle refusait de se regarder, sauf, de temps en temps, son ombre, sur un mur. Le miroir ne révélait que sa joue, il lui fallut tendre le bras, sa main tremblait. Elle contempla ce petit portrait d’elle-même, enserré, eût-on dit, dans une broche. Elle. Par la fenêtre lui parvenaient les voix des patients que l’on avait sortis au soleil, dans leurs fauteuils, ils riaient et se réjouissaient avec le personnel. Seuls les blessés graves étaient restés à l’intérieur. Cela la fit sourire. Salut, mon vieux, dit-elle. Elle se regarda droit dans les yeux, essayant de se reconnaître.

 

L’obscurité sépare Hana et Caravaggio tandis qu’ils marchent dans le jardin. Voici qu’il se met à parler de sa voix traînante.

« Il était tard, on célébrait l’anniversaire de quelqu’un sur Danforth Avenue. Le Night Crawler. Tu te rappelles ce restaurant, Hana ? Tout le monde devait se lever et chanter une chanson. Ton père, moi, Giannetta, les copains. Tu as même dit que toi aussi tu voulais en chanter une, pour la première fois. Tu étais encore au lycée et tu avais appris cette chanson au cours de français.

« Tu as fait ça dans les formes, tu es montée sur le banc, puis un peu plus haut, sur la table de bois, entre les assiettes et les bougies allumées.

 

Alonson fon !

 

« Tu chantais, la main gauche sur ton cœur. Alonson fon ! La moitié de ceux qui étaient là n’avait pas idée de ce que tu pouvais chanter, sans doute ne connaissais-tu pas toi-même le sens précis de ces paroles, mais au moins tu savais de quoi parlait la chanson.

« La brise venue de la fenêtre faisait onduler ta jupe de sorte qu’elle touchait presque une bougie et que tes cheveilles paraissaient chauffées à blanc dans le bar. Les yeux de ton père levés vers toi, vers cette espèce de miracle qui te faisait parler une autre langue. Les mots coulaient, distincts, parfaits, assurés, au milieu de ces chandelles qui, en vacillant, touchaient presque ta robe. À la fin, nous nous sommes levés, et tu es sortie de table dans ses bras. »

 

« Je vais enlever ces pansements sur tes mains. Je suis infirmière, vois-tu.

— Je me sens bien là-dedans. On dirait des gants.

— Comment est-ce arrivé ?

— On m’a surpris en train de sauter par la fenêtre de la chambre d’une femme. De cette femme dont je t’ai parlé, celle qui a pris la photo. Elle n’y est pour rien. »

Elle saisit son bras, elle pétrit le muscle. « Laisse-moi faire. » Elle retire les mains bandées de la poche de sa veste. À la lumière du jour, elle lui ont paru grises, mais à présent elles semblent presque lumineuses.

Au fur et à mesure qu’elle défait la bande, il recule, jusqu’à ce qu’il en soit libéré, le blanc surgit de ses bras, on dirait un magicien. Elle s’avance vers l’oncle de son enfance, elle voit son regard qui tente de capter le sien dans l’espoir de retarder ce moment. Du coup, elle ne regarde que ses yeux.

Ses mains forment une coupe. Elle les cherche tandis que son visage remonte jusqu’à sa joue, avant de se blottir dans son cou. Ce qu’elle tient semble ferme. Guéri.

« Je peux te garantir qu’il m’a fallu négocier pour ce qu’ils m’ont laissé.

— Comment as-tu fait ?

— Mes vieux talents...

— Oh ! Je m’en souviens ! Non, ne bouge pas. Ne t’éloigne pas de moi.

— C’est un moment étrange, la fin d’une guerre...

— Oui, une période d’adaptation.

— Oui. »

Il lève les mains comme pour y lover le quartier de lune.

« Ils m’ont coupé les deux pouces, Hana. Regarde. »

Il lui montre ses mains, révélant carrément ce qu’elle n’avait fait qu’entrevoir. Il les retourne comme pour prouver que ce n’est pas une plaisanterie : là, ce qui ressemble à des branchies, c’est l’endroit où le pouce a été coupé. Il tend la main vers sa blouse.

Elle sent le tissu se soulever au-dessous de son épaule tandis qu’il le prend avec deux doigts et le tire doucement vers lui.

« C’est comme ça que je tâte le coton.

— Quand j’étais enfant, je te voyais toujours comme le Mouron Rouge. Dans mes rêves, je me promenais en ta compagnie sur les toits, la nuit. Tu revenais à la maison avec des repas froids dans les poches et, pour moi, des plumiers ou des partitions en provenance de je ne sais quel piano de Forest Hill. »

Elle s’adresse à son visage envahi par les ténèbres, une ombre de feuilles balaie sa bouche, comme la dentelle d’une femme riche.

« Tu aimes les femmes, n’est-ce pas ? Tu les aimais.

— Je les aime. Pourquoi mettre cela au passé ?

— Cela paraît sans importance maintenant, avec la guerre et tout ça. »

Il acquiesce de la tête, le dessin de feuilles glisse sur lui.

« Tu étais comme ces artistes qui ne peignaient qu’à la nuit, sous la seule lumière de la rue. Comme les ramasseurs de vers avec leurs vieilles boîtes de conserve attachées à la cheville et leur casque de lumière fouillant l’herbe. Dans tous les parcs de la ville. Tu m’as emmenée à cet endroit, ce café où ils les revendaient. C’était comme la Bourse, m’as-tu dit, le cours des vers baissait ou montait de cinq ou dix cents. Les gens s’y ruinaient ou faisaient fortune. Tu t’en souviens ?

— Oui.

— Rentre avec moi, il commence à faire froid.

— Les grands pickpockets sont tous nés avec l’index et le majeur de la même longueur, ou presque. Ils n’ont pas besoin d’aller bien loin dans une poche. Belle distance qu’un demi-pouce ! »

Ils se dirigent vers la maison et sous les arbres.

« Qui t’a fait ça ?

— Ils ont trouvé une femme pour le faire. Ils ont dû se dire que ce serait plus tranchant. Ils ont amené une de leurs infirmières. On m’a enchaîné les poignets aux pieds de la table. Lorsqu’ils m’ont coupé les pouces, mes mains ont glissé, impuissantes. Comme un souhait dans un rêve. Mais c’était l’homme qui l’avait fait venir qui avait tout manigancé. Ranuccio Tomassoni. Elle était innocente, elle ne savait rien de moi, ni mon nom, ni ma nationalité, ni ce que j’avais pu faire. »

 

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la maison, le patient anglais hurlait. Hana lâcha Caravaggio qui la regarda grimper l’escalier en courant, ses chaussures de tennis apparaissant et disparaissant tandis qu’elle montait et tournoyait avec la rampe.

La voix remplissait la maison. Caravaggio entra dans la cuisine, rompit un morceau de pain, puis il suivit Hana dans l’escalier. Les cris redoublèrent, tandis qu’il se dirigeait vers la chambre. Lorsqu’il entra, l’Anglais regardait fixement un chien. La tête du chien était renversée, comme s’il était ahuri par les cris. Hana lança un coup d’œil à Caravaggio et grimaça un sourire.

« Ça fait des années que je n’ai pas vu de chien. De toute la guerre, je n’en ai pas vu un seul. »

Elle s’accroupit et serra l’animal contre elle, elle huma ses poils, ils sentaient les herbes des collines. Elle dirigea le chien vers Caravaggio qui lui tendait le croûton de pain. C’est alors que l’Anglais aperçut Caravaggio. Il fit une drôle de tête. Il avait dû croire que le chien, que lui cachait maintenant le dos de Hana, était devenu un homme. Caravaggio prit la bête dans ses bras et sortit de la pièce.

 

J’ai pensé, dit le patient anglais, que cette chambre devait être celle de Poliziano. Nous occupons certainement sa villa. C’est l’eau qui sort de ce mur, cette fontaine d’autrefois. Cette pièce est célèbre. C’est ici qu’ils se retrouvaient tous.

C’était un hôpital, dit-elle doucement. Avant cela, bien avant cela, c’était un monastère. Ensuite, les troupes l’ont réquisitionné.

Il me semble que c’était la villa Bruscoli. Poliziano. Le grand protégé de Lorenzo. Je parle de 1483. À Florence, dans l’église de la Santa Trinità, on peut voir les Médicis avec Poliziano à l’arrière-plan, vêtu d’une longue cape rouge. Un homme aussi brillant qu’abominable. Un génie sorti des taudis.

Il était bien plus de minuit et il était à nouveau complètement éveillé.

Bon, parlez-moi, pensait-elle, emmenez-moi quelque part. En esprit, elle en était restée aux mains de Caravaggio… Caravaggio qui, en ce moment même, devait nourrir le chien errant dans les cuisines de la villa Bruscoli, si tel était son nom.

C’était une foutue vie. Epées, politiques et chapeaux à trois étages, chausses coloniales rembourrées, perruques. Perruques de soie ! Bien sûr, Savonarole arriva plus tard, pas beaucoup plus tard, et ce fut le Bûcher des Vanités. Poliziano traduisit Homère. Il écrivit le célèbre poème sur Simonetta Vespucci, tu as entendu parler d’elle ?

Non, répondit Hana en riant.

Il y a des portraits d’elle dans tout Florence. Elle est morte de consomption à vingt-trois ans. Il l’a rendue célèbre avec les Stanze per la Giostra dont, par la suite, Botticelli a peint des scènes. Léonard de Vinci aussi. Poliziano discourait en latin pendant deux heures tous les matins, et deux heures en grec l’après-midi. Il avait un ami du nom de Pic de La Mirandole, farouche homme du monde qui, un beau jour, se convertit et alla rejoindre Savonarole.

C’était mon surnom quand j’étais gosse. Pic.

Oui, il s’en est passé des choses, ici. Cette fontaine dans le mur. Pic, Lorenzo, Poliziano et Michel-Ange à seize ans. Ils tenaient dans une main le nouveau monde et dans l’autre, l’ancien. La bibliothèque a réussi à mettre la main sur les quatre derniers ouvrages de Cicéron. Ils ont importé une girafe, un rhinocéros, un dodo. Toscanelli dessinait des cartes du monde, à partir de la correspondance des marchands. Ils venaient s’asseoir dans cette pièce, sous un buste de Platon, et ils passaient la nuit à discuter.

C’est alors que s’élevèrent dans les rues les cris de Savonarole. Repentez-vous ! Le déluge arrive ! Et tout fut emporté : le libre arbitre, le désir d’être élégant, la renommée, le droit d’adorer Platon aussi bien que le Christ. Voici que jaillirent les bûchers : on brûla les perruques, les livres, les peaux d’animaux, les cartes… Une centaine d’années plus tard, ils ouvrirent les tombes. Les os de Pic étaient intacts, ceux de Poliziano étaient tombés en poussière.

Hana écoutait tandis que l’Anglais tournait les pages de son livre où avaient été collés des passages tirés d’autres ouvrages – on y parlait de cartes disparues sur les bûchers, tout comme la statue de Platon dont le marbre s’était délité sous l’effet de la chaleur, lézardes dans la sagesse dont les détonations leur parvenaient de l’autre côté de la vallée, tandis que sur les collines vertes Poliziano flairait l’avenir. Quant à Pic, lui aussi, bouclé dans son cachot gris, il observait tout avec le troisième œil, celui du salut.

 

Il alla remplir un bol pour le chien au robinet de la cuisine. Un vieux bâtard, plus vieux que la guerre.

Il s’assit avec la carafe de vin que les moines avaient donnée à Hana. C’était la maison de Hana et il évoluait avec précaution, sans toucher à rien. Il percevait le raffinement de la jeune femme à travers ces fleurs des champs, ces petits cadeaux qu’elle se faisait à elle-même. Dans le jardin en friche, il remarquait ici ou là quelques centimètres carrés d’herbe qu’elle avait coupée avec ses ciseaux d’infirmière. Le genre de choses dont il serait tombé amoureux s’il avait été plus jeune.

Jeune, il ne l’était plus. Comment le voyait-elle ? Avec ses blessures, ses problèmes d’équilibre, ses boucles grises sur la nuque. Il ne s’était jamais pris pour un homme à qui l’âge aurait apporté la sagesse. Ils avaient tous vieilli, mais il ne se sentait pas plus sage pour autant.

Il s’accroupit pour regarder boire le chien. En se relevant, il se rattrapa, mais trop tard, à la table, renversant la carafe de vin.

Votre nom est David Caravaggio, n’est-ce pas ?

Ils avaient attaché ses menottes aux pieds robustes de la table en chêne. À un moment, il se leva, entraînant la table. Du sang coulait de sa main gauche. Il voulut s’élancer avec la table pour défoncer la porte, qui était peu épaisse, et il tomba. La femme s’arrêta, elle lâcha le couteau, refusant de continuer. Le tiroir de la table glissa avec tout son contenu et alla heurter son torse, il se dit qu’il y avait peut-être un fusil dont il pourrait se servir. Alors Ranuccio Tomassoni ramassa le rasoir et se dirigea vers lui. Caravaggio, n’est-ce pas ? Il n’en était toujours pas sûr.

Sous la table, le sang de ses mains levées coulait sur son visage. Reprenant soudain ses esprits, il fit glisser la menotte le long du pied de la table, envoya promener la chaise pour étouffer la douleur puis il se pencha vers la gauche pour se dégager de l’autre menotte. Du sang partout. Ses mains ne servaient déjà plus à rien. Par la suite, et pendant des mois, il s’aperçut qu’il ne regardait que les pouces des gens, comme si le seul changement apporté par l’incident avait été de le rendre envieux. Mais l’événement l’avait fait mûrir, comme si, pendant la nuit passée enchaîné à cette table, on avait instillé en lui une solution qui le ralentissait.

Il était là, debout, tout étourdi, au-dessus du chien, au-dessus de la table trempée de vin rouge qu’il avait tenue dans ses bras. Les tortionnaires étaient là. Deux gardes. La femme. Tomassoni. Les téléphones sonnaient, interrompant Tomassoni qui posait le couteau, murmurait d’un ton caustique : « Excusez-moi », saisissait le combiné de sa main ensanglantée et écoutait. Il n’avait rien dit, pensait-il, qui puisse leur être de la moindre utilité. Mais ils l’avaient laissé repartir, aussi peut-être se trompait-il.

Il avait pris la Via di Santo Spirito, jusqu’à l’endroit qu’il gardait caché dans sa tête. Il avait longé l’église de Brunelleschi et continué en direction de la bibliothèque de l’Institut germanique où il savait que certaine personne prendrait soin de lui. C’est alors qu’il comprit que c’était pour cela qu’ils l’avaient laissé partir. Remis en liberté, il les conduirait jusqu’à son contact. Il tourna dans une petite rue, sans se retourner, sans jamais se retourner. Il cherchait un feu de rue pour cautériser ses blessures, les tenir au-dessus de la fumée d’une chaudière à bitume afin de noircir ses mains de fumée. Il était sur le pont Santa Trinità. Rien dans les alentours, pas de circulation, ce qui l’étonna. Il s’assit sur le parapet bien lisse du pont, puis il s’allongea. Pas de bruits. Plus tôt, quand il marchait, les mains dans ses poches humides, il y avait eu les folles allées et venues des tanks et des jeeps. Alors qu’il était ainsi allongé, le pont, qui était miné, explosa. Il fut projeté en l’air, puis en bas, il assistait à la fin du monde. Il ouvrit les yeux, il y avait une tête gigantesque à côté de lui. Il aspira, sa poitrine s’emplit d’eau. Il était sous l’eau. À côté de lui, dans les hauts-fonds de l’Arno, il y avait une tête barbue. Il voulut l’atteindre mais il ne put même pas la pousser du coude. La lumière pénétrait à flots dans le fleuve. Il remonta en nageant jusqu’à la surface, qui, par endroits, était en feu.

 

Plus tard dans la soirée, lorsqu’il lui raconta cette histoire, Hana commenta : « Ils ont cessé de te torturer parce que les Alliés arrivaient. Les Allemands se retiraient de la ville en faisant sauter les ponts.

— Je ne sais pas. Peut-être leur ai-je tout dit. À qui appartenait la tête ? Dans cette pièce, le téléphone ne cessait de sonner. On se taisait, l’homme s’éloignait de moi et tous le regardaient au téléphone, en écoutant le silence de l’autre voix, celle que nous ne pouvions entendre. La voix de qui ? La tête de qui ?

— Ils partaient, David. »

Le patient anglais: L'homme flambé
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